«Au Nicaragua, la situation s’est améliorée» : élections nationales du 6 novembre
Cédric Reichenbach, depuis le Nicaragua
http://nicaragua-2012.tumblr.com
en partenariat avec Eirene-Suisse
Tous les sondages semblent indiquer que le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), et le président Daniel Ortega, seront réélus dès le premier tour. Comment l’expliquer ?
Agustín Jarquín : Au Nicaragua, la situation s’est améliorée et les sondages d’opinion le confirment. Lors de la prise de pouvoir du FSLN en 2007, la situation financière du pays était critique : les accords avec le Fonds Monétaire International (FMI) rompus, nous faisions face à une grave crise énergétique avec un rationnement électrique de 11 heures par jour. Pour résoudre ce déficit, le gouvernement sandiniste a réhabilité l’ancienne commission de l’Energie. Puis, grâce à la collaboration avec Cuba, le Venezuela et Taïwan, l’installation rapide de centrales électriques fonctionnant au pétrole a permis de garantir un approvisionnement 24h/24 jusque dans des zones reculées. Parallèlement, le gouvernement a relancé les projets en lien avec les énergies renouvelables afin de diminuer sa dépendance au pétrole.
Ce changement de paradigme énergétique suffit-il à expliquer l’actuelle popularité du gouvernement sandiniste ?
Il y a grandement contribué. Mais on pourrait également mettre en avant la gratuité des soins et de l’éducation – que les trois gouvernements précédents, néolibéraux, avaient privatisés – ou l’amélioration des infrastructures de transport terrestre, aérien et maritime. En sus, l’amélioration des voies de communication a attiré d’importants investisseurs étrangers à l’instar de l’entreprise brésilienne Petrobras, qui va investir durant quatre ans plus de 1 milliard de dollars dans le projet hydroélectrique « Tumarín » au sud de la côte Caraïbe.
Vous dirigez actuellement le « Parti Union Démocrate Chrétienne » (UDC), qui s’est allié en 2000 au Front Sandiniste et à d’autres organisations politiques démocratiques nicaraguayennes. Pourquoi ce rapprochement avec le FSLN, un parti auquel vous devez six séjours en prison ?
Il est vrai qu’à l’époque de la révolution sandiniste j’appartenais à l’opposition. Nous étions en guerre, la situation était très tendue et mon attitude civique belligérante m’avait alors valu d’être enfermé. Depuis, les choses ont évolué. Daniel Ortega a reconnu sa défaite dans les urnes en 1990 et a transmis le pouvoir à une candidate choisie librement par le peuple, premier jalon d’un processus démocratique. Mais le gouvernement a ensuite opéré un virage très à droite. Les politiques néolibérales ont entraîné la concentration des richesses dans les secteurs financiers et commerciaux, laissant la majorité de la population dans la pauvreté. L’analphabétisme, qui touchait 60% de la population à la fin de la dictature des Somoza (1934-1979) et qui avait reculé à 11% durant la révolution sandiniste (1979-1990), est remonté à 22% en 2006 après le passage de trois gouvernements prétendument « démocratiques ».
Comme le Parti Union Démocrate Chrétienne, dont je fais partie, se trouvait en désaccord avec cette tendance, il a décidé de se joindre au front sandiniste, lequel n’était plus aussi radical que durant les années 80. Pour nous, la démocratie ne se résume pas à l’exercice des libertés publiques et au droit à des élections libres : l’accès à un travail digne et à un toit, la gratuité de la santé et de l’éducation en font également partie.
Plusieurs questions restent encore en suspens, notamment la polémique au sujet de la nouvelle candidature de Daniel Ortega, qui serait contraire à la Constitution, ou encore l’influence des partis au sein d’institutions de l’Etat qui se devraient d’être indépendantes...
Le pacte scellé en 2000 entre le leader des libéraux (Arnoldo Alemán) et celui des sandinistes (Daniel Ortega), s’est avéré néfaste pour le Nicaragua, car certaines institutions phares – Cour de Justice, Conseil Electoral, Inspecteur des finances de la République – sont tombées sous l’influence de ces deux partis majoritaires, entraînant les problèmes juridiques que l’on connaît aujourd’hui.
Le processus électoral en sera-t-il affecté ?
Le contexte est difficile pour le Conseil Suprême Electoral qui fait face à un défi de taille : garantir des élections nationales aussi transparentes que possible. J’espère que les magistrats saisiront l’importance de leur mission, car le gouvernement élu le 6 novembre aura besoin de sa pleine légitimité pour affronter une période des plus critiques, dans un climat de crise économique internationale n’épargnant pas l’Amérique centrale.
L’opposition dénonce une dérive « autoritaire » mais reconnaît la bonne gestion économique du gouvernement sandiniste
Interrogé au sujet du gouvernement sortant, le député libéral pour la Région Autonome Atlantique Sud (RAAS), Francisco Jarquín, a reconnu que « du point de vue économique, le gouvernement a fait les choses de manière responsable », soulignant que « le président de la Banque Centrale – Antenor Rosales, qui est une personne pondérée – a su gérer la macroéconomie du pays de manière très indépendante ». Selon ce député de l’Alliance Libérale Nicaraguayenne (ALN), les entrepreneurs privés qu’il côtoie se montrent aujourd’hui satisfaits, car « ils estiment suffisantes les garanties du respect de la propriété privée pour investir au Nicaragua ».
Mais si Francisco Jarquín reconnaît que « les programmes sociaux mis en place par le gouvernement ont bénéficié à de nombreuses familles, il n’est pas normal que cela se passe de manière partisane et que les personnes refusant de militer pour le parti sandiniste soient écartées ». « Ce genre de comportements », a-t-il précisé, « ne devraient pas exister, tout comme l’attitude arbitraire des autorités électorales qui n’ont de cesse de mettre des bâtons dans les roues des sympathisants de l’opposition lorsque ceux-ci cherchent à obtenir leur carte d’identité, un document dont ils ont besoin pour voter le 6 novembre prochain ».
Concernant le qualificatif de « dictature », appliqué couramment par les secteurs les plus radicaux du pays au gouvernent du président Daniel Ortega, le député libéral tempère : « A l’intérieur du pays, nous jouissons d’une liberté d’expression totale, nous pouvons critiquer qui nous voulons et à n’importe quel moment dans les journaux, à la radio ou à la télévision ». « Néanmoins », a-t-il conclu, « il est primordial pour notre démocratie de renforcer les institutions de l’Etat et leur indépendance pour éviter toute tentative de violation de la Constitution, dont l’exemple le plus alarmant reste pour l’instant la candidature illégale à la réélection du président Daniel Ortega ». (Cédric Reichenbach - Eirene Suisse)
Brève chronologie
- 1937-1979 : dictature du clan Somoza, soutenue par les Etats-Unis.
- 1979 : Révolution menée par le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN).
- 1979-1990 : Conflit armé sur fond de Guerre Froide avec les « contras » appuyés par la CIA.
- 1984 : 1ères élections "libres" (pays en guerre) de l'histoire du Nicaragua. Victoire de D. Ortega (FSLN).
- 1990 : Echec du FSLN, Daniel Ortega perd les élections. Fin de la guerre.
- 1990-2006 : Trois gouvernements de droite libérale se succèdent (V. Chamorro, A. Alemán, E. Bolaños)
- 2007-2011 : Victoire du FSLN (novembre 2006) et retour de Daniel Ortega au pouvoir.
- 6 novembre 2011: Élections nationales.
(CR)





