19.04.2011

Burkina Faso: situation explosive

23 ans de gouvernement sous Blaise Compaoré, ancien militaire arrivé au pouvoir par un coup d’Etat sanglant. 23 ans d’impunité pour ces mêmes gens impliqués dans des assassinats, détournements massifs et mauvaise gestion des affaires publics. Trop c’est trop. Analyse

23 ans de gouvernement sous Blaise Compaoré, ancien militaire arrivé au pouvoir par un coup d’Etat sanglant, 23 ans de gouvernement avec élimination physique d’ennemis politiques, 23 ans de main-mise des gens du parti au pouvoir sur l’économie nationale, 23 ans d’impunité pour ces mêmes gens impliqués dans des assassinats, détournements massifs et mauvaise gestion des affaires publics.

Le ras-le-bol s’est exprimé timidement par le refus d’une bonne partie de la population de participer aux élections présidentielles en novembre 2010 : « ça fait 15 ans qu’on vote et rien n’a jamais changé ». Pas de fête, pas de manifestations de joie à la proclamation des résultats si ce n’est que des banquets réservés aux gens du parti. Deux semaines plus tard, c’est Alassane Ouattara qui gagne les élections en Côte d’Ivoire : la ville de Ouagadougou est en fête !! Signe précurseur ?

C’est une goutte qui a fait déborder le vase le 22 février 2011 : le décès d’un élève par suite de mauvais traitement dans un commissariat de police. Décès camouflé par le gouvernement en parlant officiellement d’une méningite. Les élèves ont manifesté et demandé que les policiers en question soient traduits en justice. Répression sanglante avec 5 morts supplémentaires durant 2 jours. Sur ce, comme un mot d’ordre, dans une trentaine de localités à travers tout le pays les élèves sont sortis attaquer et incendier les commissariats de police et les gouvernorats. Cette fois-ci les forces de l’ordre n’interviennent plus, ils se cachent. Et le gouvernement suspend de ces fonctions le haut-commissaire et le gouverneur de la localité en question, promet de traduire les policiers en justice. En même temps il ferme toutes les écoles, de la maternelle jusqu’aux universités sur tout le territoire en espérant que le calme revienne. Les élèves sont soutenus dans leur cause par une bonne partie de syndicats qui luttent pour une amélioration des conditions de travail, mais aussi contre la vie chère et l’impunité qui règne depuis 23 ans.

Le président déplore la violence des manifestations des élèves, déplore la destruction des biens publics. C’est à peine qu’il évoque la mort des 5 élèves et il ne remet pas en cause les pratiques dans les commissariats ou chaque année plusieurs personnes meurent suite aux traitements infligées lors des garde-à vue. Jamais un policier n’a été inquiété.

 

Deuxième épisode : ce sont les militaires qui se révoltent à Ouagadougou et à Fada. Apparemment pour libérer 5 camarades jugés et emprisonnés pour des questions de mœurs. Ils se déploient dans les rues avec leurs armes, tirent en l’air, réquisitionnent des voitures, saccagent et pillent des commerces. Durant deux nuits, il y a la terreur et des blessés par balles perdues. Les commerçants lésés demandent des dédommagements. Le président, cette fois-ci intervient vite. Il libère les soldats incarcérés et promet de rencontrer tous les corps de l’armée pour écouter leurs revendications. Pas un mot pour condamner leurs actes!

Pour apaiser la situation nationale le président commence à recevoir, durant deux semaines, non seulement les militaires, mais aussi les étudiants et les syndicats pour connaître leurs revendications. Ca à l’air de se calmer, même que pour le moment ce ne sont que des promesses et les gens attendent des actes concrets.

 

Troisième épisode : jeudi, 14 avril c’est la garde présidentielle censée assurer la sécurité du président qui se révolte, apparemment pour une question de primes non payées et des accusations envers certains supérieurs. Rejoint par d’autres corps de l’armée, la nuit de jeudi et la journée de vendredi ça tire dans tous les sens. Le président fuit quelques heures dans son village à 40 km de la capitale. Pour une deuxième fois des commerces et entreprises sont saccagés, mais cette-fois-ci c’est bien ciblés : ce sont les grandes entreprises, dont les propriétaires sont des gradés de l’armée ou des boss du pouvoir qui sont visés. Dans certains quartiers ils invitent la population de se servir, une manière de lutter contre la vie chère ! Ils s’attaquent également aux domiciles de plusieurs chefs de l’armée.

Le lendemain les commerçants contre-attaquent : le siège du CDP (parti au pouvoir), l’Assemblée Nationale, la Mairie, le Ministère du Commerce sont dévastés et mis à feu. Le centre ville est mis à sac une troisième fois. Le couvre-feu est décrété, le président dissout le gouvernement et procède à des changements immédiats au niveau de l’hiérarchie militaire.

Cinq mois après la victoire électorale, voici où se trouve Blaise et son gouvernement.

S’il n’y avait pas l’armée pour exprimer son ras-le bol, Blaise dormirait toujours tranquillement malgré les manifestations et revendications des élèves, des syndicats et de la population.

Les malaises et dysfonctionnements au sein de l’armée traduisent les malaises et dysfonctionnement de tout le système.

 

 

Voici l’analyse d’un journal sur place (le reporter):

Le « pays des hommes intègres » a vécu ces dernières semaines au rythme de violentes manifestations de militaires. A la base de ces sauts d’humour de la soldatesque, des histoires de fesses. Du moins, selon la version officielle. Mais à y voir de plus près se cache une réalité cauchemardesque qui met, chaque jour, à rude épreuve, les bidasses dans leurs casernes. Les dernières manifestations des militaires sont, en réalité, l’aboutissement logique d’un enchaînement d’injustices, de frustrations et de ressentiments endurés pendant de longues années. Petite enquête de la grande muette.

Le commandement au ban des accusés : « en réalité nous n’avons pas de chefs militaires », affirme un soldat. « La plupart des responsables de l’armée sont des hommes d’affaires. Ils n’ont pas le temps pour l’armée. Ils sont occupés à gérer leurs affaires personnelles. Regardez les villas cossues qu’ils ont à Ouaga 2000 (quartier futuriste appelé aussi la cité de l’impunité). Pensez-vous que leurs salaires d’officiers peuvent leur permettre de mener un tel train de vie ?»

Une hiérarchie de laquelle ils ne peuvent, disent-ils, espérer ni protection ni secours. Le sens de l’écoute ‘existe plus dans la hiérarchie militaire. . . Dans des missions à l’étranger, de colossales fortunes auraient été bâties par quelques individus affairistes au détriment de ceux qui sont allés sur le terrain de l’hostilité. Comment comprendre qu’un soldat burkinabè, en mission de maintien de paix au Darfour, par exemple, touche le tiers, voire le quart de ce que touche son homologue malien de même grade ? . . .

Et maintenant ? Est-ce que le président, après 20 ans de gouvernement centré sur un seul parti avec toujours les mêmes têtes qui se répartissent les ministères, est capable de s’ouvrir à d’autres horizons ? Est-il capable d’ouvrir tous les dossiers étouffés et oubliés dans les tiroirs de la justice ? La seule possibilité pour s’en sortir. Mais les gens n’y croient plus.

 

Ouagadougou, le 18 avril 2011

Martina Rönicke Kaboré