Du racisme comme arme de propagande massive
Hier soir, j’avais envie de sortir en ville boire une petite bière. Je suis descendu à pied jusqu’à la Place Sucre, la seconde place en importance de la ville, autour de laquelle se trouvent de nombreux bistrots. Elle était fermée à la circulation, car s’y déroulait un «festival différent
A suivi un discours édifiant de l’animatrice. Il faut bien sûr voter NON à la Constitution, elle l’aura bien assez répété. Pourquoi ? Entre autre parce qu’un certain article (je ne sais plus lequel, mais de toute façon ils sont tous mauvais, n’est-ce pas ?) oblige les fonctionnaires nationaux à parler deux langues nationales, l’espagnol et une langue indigène. Or, cela ne peut pas être, « c’est trop difficile, imaginez-vous, ce serait couper les ailes à nos enfants (sic !). Comment, nous, les gens de la ville, devoir apprendre une langue indigène !? » Bien sûr, les Aymara, Quetchua ou Guaranis qui vivent en Bolivie depuis des millénaires doivent apprendre l’espagnol, c’est simplement normal. Mais que les blancs ou les métisses doivent apprendre la langue de ces sauvages, voilà qui dépasse l’entendement de cette dame.
Suit une chorégraphie typique de Tarija, donzelles en minijupes affriolantes et beaux gars bien bâtis, « la meilleure expression de notre folklore, de nos racines ». Je me rince l’œil, et au changement de scène, je vais quand même boire ma bière, pour me remettre de mes émotions.
Une petite heure plus tard, le spectacle continuait. J’ai pu assister aux dernières notes d’un groupe de rock local, tous arborant fièrement le T-shirt « Protège ta famille, vote NON à la constitution », saupoudrant sa prestation de remarques machistes.
Puis retour sur scène des comiques. Ponchos rouges et bonnets andins. Cette fois, on joue une scène « pour montrer comment sera la Bolivie avec la Nouvelle Constitution ». Deux indiens, toujours aussi bêtes, sont juges à la Cour Suprême. Deux autres indiens, paysans, mêmes ponchos rouges et mêmes bonnets pointus (l’égalité communiste ?), mais portant en plus des passe-montagnes à la Marcos, débarquent sur scène en traînant violemment un homme habillé à l’occidentale. Ils l’accusent de vol de lama.
Il s’agissait bien sûr d’une parodie de la justice indigène, ou communautaire, que la Nouvelle Constitution reconnaît, mais qui pour les non-indigènes ne se résume que par un mot : lynchage. L’un des grands thèmes de la campagne pour le NON, avec la religion (« vote pour DIEU, vote NON »).
L’accusé est violemment battu, par ceux qui l’ont amené, mais aussi par les juges, qui brandissent la Nouvelle Constitution, « qui leur donne le droit ». Ils le forcent à s’agenouiller, et l’un des juges lui relève la tête en le tirant par les cheveux : « Pouah, un « Qh’ara » (un blanc), bien sûr ! ». Un avocat, habillé à l’occidentale également, arrive sur scène « parce que quand même, ce monsieur a des droits ! ». Il subit immédiatement le même sort que l’accusé, les juges brandissant encore la Nouvelle Constitution : « Le droit, c’est nous ! ». Les « juges », parodiant les traditions indigènes, décident alors de la culpabilité de l’accusé … en lisant dans les feuilles de « la coca sacrée ». L’accusé est déclaré innocent. On le jette hors de scène. On relance les feuilles de coca, et le juge-sorcier trouve le coupable du vol, dans le public ! Le nouvel accusé est amené manu militari
Il est vraiment impressionnant de constater, très régulièrement, le profond racisme qui imprègne la société bolivienne. Les indiens sont «bêtes, sales, alcooliques et paresseux ». Ce sont des sauvages, voire des « anthropophages », comme me l’avait dit un jour une dame sur la place centrale. Il n’est pas possible de comprendre les tensions et le processus politique actuel sans prendre en compte ce cadre. Le racisme et la très profonde injustice structurels (c.f. article du blog du 12 janvier : « La Bolivie, terre d’injustice ? ») sont acceptés comme « naturels » par la très grande majorité des blancs et des métisses, mais également encore par beaucoup d’indiens eux-mêmes. Beaucoup de blancs ne se considèrent en fait pas eux-mêmes comme raciste. C’est simplement une évidence, « prouvée par les faits », que l’indien est un être inférieur.
Le mouvement actuel de reconnaissance des majorités indigènes et/ou paysannes, initié au début des années 90 et qui culmine actuellement avec la présidence d’Evo Morales, d’origine Aymara, est en butte avec des secteurs qui monopolisent le pouvoir depuis bientôt cinq siècles. Il ne s’agit pas de tomber dans un manichéisme bushien, et de prétendre qu’Evo Morales et le MAS sont parfaits. De nombreux points du processus sont discutables, et discutés. De l’autre côté, la droite autonomiste n’est pas purement diabolique, et il est clair que certaines de ses revendications sont, en partie du moins, légitimes.
Il est néanmoins clair également que, au fond, le gouvernement d’Evo Morales est profondément démocratique, élu par une majorité très rarement atteinte dans aucun pays démocratique. Il s’agit de donner plus d’espace aux majorités oubliées, de diriger la société bolivienne vers une plus grande justice, une plus grande égalité entre citoyens. Pour ce faire, le gouvernement utilise des moyens démocratiques, pacifiques, jouant le jeu de la démocratie bourgeoise qui ne lui est pas favorable. De l’autre côté, la droite cherche principalement à conserver ses privilèges, en utilisant son pouvoir médiatique et son pouvoir de séduction pour se rallier une partie de la classe moyenne, surtout dans les plaines basses. Beaucoup d’indiens « urbanisés » rêvent en effet d’être blancs et riches comme eux, et sont donc prêt à les suivre et à faire la sale besogne. Depuis que nous sommes ici, nous avons pu nous rendre compte de très nombreuses fois de la mauvaise fois de la droite, qui invente excuse sur excuse, sans autre but que de freiner le processus de changement.
On ne peut donc que souhaiter que ce processus de changement et de dignification des plus humbles se poursuive, de façon démocratique et pacifique. Que les boliviens trouvent eux-mêmes, sans ingérence extérieure, leur chemin vers une société plus juste.





