20.02.2011

Post Forum social mondial 2011 à Sénégal: "Apprentissages"

Choses vues, comprises et apprises avant et pendant le Forum Social Mondial 2011, Sénégal, en compagnie de la délégation suisse organisée par E-CHANGER et Alliance Sud.

Photos: Ile de Gorée, en face de Dakar, Sénégal

Un soir de cette semaine (6-11 février 2011), rentrant en bus du Forum social mondial, mon voisin m'a demandé: « Qu'est-ce que tu as appris ? »

Cela m'a rappelé une vieille chanson de Greame Allwright où un père questionne son enfant: « Qu'as-tu appris à l'école aujourd'hui ? »

Et, en effet, qu'ai-je appris à cette école de la vieille Afrique où je mettais les pieds pour la première fois ?

J'y ai, entre autres, appris la forme et la force des baobabs, leur écorce grise et plissée comme la peau d’un éléphant, et qu'ils portent en cette saison des fruits appelés « pain de singe », suspendus à leurs branches nues comme les pendus de Villon.

J'ai appris que le ciel du Sénégal est peuplé de milans noirs par centaines, chacals des airs planant au-dessus des humains en un perpétuel memento mori.

J'ai appris que les vaches africaines arborent d’élégantes cornes blanches et qu'elles courent librement dans la brousse, contrairement à beaucoup de leurs soeurs helvétiques, pauvres usines à lait écornées que l'on voit tristement parquées dans des prés électrifiés.

J'ai appris que, dans les villages sénégalais, le mot gaspillage, s'il n'a pas ici tout à fait le même sens que chez nous, décrit cependant une commune réalité: l'effet de la pression sociale qui, par souci de prestige, pousse à s'endetter, là-bas pour acheter une grosse 4x4, ici pour négocier quatre boeufs en vue d'une fête de mariage.

J’ai appris à apprécier un peu de l’humour africain quand, abordé au Forum par un marchand grisonnant qui me tendait une de ces mille statuettes en bois, si lisses et polies qu’on les croirait faites au tour, et me hélait : « Mon ami, mon ami, regarde… » Et moi, sans détourner le regard : « Maintenant, je suis ton ami, mais quand je t’aurai acheté quelque chose, je ne serai plus ton ami. » Il arrête alors brusquement de me suivre et éclate de rire.

Ou encore, alors que je m’approche d’un minibus ensablé pour aider à pousser et faire démarrer le véhicule, l’un des pousseurs qui s’exclame, goguenard : « Tiens, un altermondialiste ! »

Et toujours, lisant ces dazibaos sans papier que sont les murs sénégalais, j’apprends que l’actuel président de la république serait frappé par la limite d’âge de la ménopause électorale.

J’ai aussi appris qu’il y a au Sénégal, dans les mouvements sociaux, des femmes et des hommes admirables d’intelligence, de lucidité, de courage, d’optimisme : Bassoum, Mme Sow, Cheikh Tidiane Dieye, Mammadou Sissoko, les responsables locaux d’Amnesty, et tant d’autres sans doute que nous n’avons fait que croiser.

J’ai appris que les analyses critiques sur les politiques d’ajustement structurel, ou les règles à deux poids, deux mesures, du commerce international imposées par les pays riches aux gouvernements africains, ces analyses abstraites que je lis dans le Monde Diplomatique, trouvent ici un écho impitoyablement concret et cruel dans la vie quotidienne des gens.

J’ai appris – ou réappris depuis ma lointaine enfance – que pauvreté rime aussi avec poussière dans les yeux, le nez et les poumons, avec trottoirs défoncés qui obligent à marcher sur la chaussée parmi les voitures, avec terrains vagues encombrés de détritus et monceaux de gravats provenant de murs à moitié effondrés, avec puanteur d’immondices à ciel ouvert en train de se consumer sur une plage de Gorée, sur un arrière plan de mer scintillante et, plus loin, les gratte-ciel blancs de Dakar.

Mais je n’ai pas appris ce que pensait réellement de nous ce jeune étudiant en droit assistant à l’atelier d’E-CHANGER sur le thème de la coopération solidaire et qui tremblait d’indignation contenue en entendant un Suisse asséner avec arrogance que la fracture Nord-Sud est désormais une notion dépassée.

Je n’ai pas appris non plus comment me voyait Nene, la petite vendeuse de colliers en bois avec qui j’ai parlé en attendant le bateau pour Gorée. Elle et ces milliers de vendeurs improvisés, dépenaillés, efflanqués, qui tentaient en vain d’attirer mon attention dans les rues de la ville, comment me jaugeaient-ils, moi le blanc, l’européen, le toubab propre sur soi, trop riche, trop nourri, qui les côtoie sans les voir, sans oser répondre à leur cordialité feinte ou sincère, de peur de se « faire avoir » comme on dit un peu stupidement.

Voilà, énoncé sur le mode impressionniste, une partie de ce que j’ai ou non vu, de ce que j’ai ou non appris – voire désappris – pendant ces quelques jours au Sénégal.

Claude Desimoni, participant à la Délégation suisse au FSM