21.04.2010

Sommet de Cochabamba-Bolivie: trois jours pour sauver la terre

Après l'échec des gouvernements, lors du sommet de Copenhague en décembre dernier, les «peuples du monde» prendront-ils la tête de la lutte contre le changement climatique? Analyse de Bernard Perrin, journaliste et volontaire E-CH en Bolivie.

 C'est l'objectif avoué d'Evo Morales. Le président bolivien a convoqué militants, indigènes, ONG, scientifiques et représentants d'Etat au chevet de la planète du 20 au 22 avril à Cochabamba1. Impliquer la société civile. L'enjeu n'est pas des moindres, alors que la Bolivie accuse un groupe d'une trentaine de gouvernements, emmené par les Etats-Unis, d'avoir négocié en secret, derrière des portes closes, l'accord de Copenhague, et d'avoir tenté ensuite de l'imposer au monde. L'ambassadeur de la Bolivie aux Nations Unies, Pablo Solon a d'ailleurs dénoncé, il y a quelques jours, le chantage des pays industrialisés à l'encontre de pays en développement, incités en coulisses à signer cet accord sous peine de souffrir de représailles économiques, notamment de baisses drastiques des montants alloués au développement.

Forte participation

La Bolivie veut donc faire de cette première Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique un sommet alternatif et «l'épicentre d'une forte mobilisation mondiale pour la culture de la vie», selon l'expression du vice-ministre de l'Environnement Juan Pablo Ramos.
La défense de la Pachamama, la Terre Mère, bénéficie en tout cas d'un large soutien au niveau planétaire. Plusieurs centaines de mouvements sociaux et d'organisations de peuples autochtones ont en effet annoncé leur participation au sommet de Cochabamba. La chancellerie bolivienne annonce l'arrivée d'au moins 15 000 personnes: délégués de gouvernements bien sûr, on n'y coupe pas, mais surtout activistes, intellectuels, scientifiques et experts provenant de plus d'une centaine de pays... Tous convaincus du moment historique, et bien décidés à enfin faire entendre leur voix.
Sont notamment attendus l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano, célèbre auteur des Veines ouvertes de l'Amérique latine, Miguel d'Escoto, président de l'Assemblée générale de l'ONU jusqu'en septembre 2009, l'activiste indienne Vandana Shiva, l'écologiste français José Bové, le théologien brésilien Frei Betto, l'environnementaliste Silvia Ribeiro, le scientifique de la NASA Jim Hansen, les écrivains Naomi Klein et Noam Chomsky ou encore l'activiste de Greenpeace Kumi Naidu, ainsi que les acteurs Danny Glover, Susan Sarandon et Robert Redford. Suffisamment d'invités pour faire, selon certains observateurs, de Cochabamba «un rendez-vous de glamour idéologique plus qu'un réel sommet sur le changement climatique».
«Les peuples indigènes et les organisations sociales n'ont pendant longtemps pas eu voix au chapitre. Mais ce mouvement s'est développé de manière souterraine dans les villes et les campagnes et il est prêt à peser de tout son poids désormais», explique l'environnementaliste bolivienne Carmen Capriles, de la campagne 350.org.

Impliquer la population

«Cette rencontre de Cochabamba est particulière. Elle est organisée avec et pour les peuples autochtones, à la différence de n'importe quelle autre conférence mondiale jusqu'à présent», affirme pour sa part l'économiste bolivien Stanislaw Czaplicki, qui était présent à Copenhague en décembre. «Il y a un courant mondial des peuples, et la société civile aura à l'avenir un rôle important, incontournable, dans le choix des politiques publiques.»
Dans la lutte contre le changement climatique, l'heure de la société civile a-t-elle donc vraiment sonné? Evo Morales lui-même a fait observer que la meilleure façon de résoudre la crise climatique est de «faire participer les gens». Pour sortir, une fois encore, de la logique de Copenhague. La diplomatie bolivienne souhaite ainsi pouvoir entamer «de manière ouverte et sincère» les discussions qui n'ont pas eu lieu au Danemark.
A l'évidence bien sûr, ce ne sont pas trois ou quatre jours de discussions à Cochabamba qui vont inverser la course folle vers le réchauffement de la planète Terre. «Ca ne suffit pas de rédiger un document ou d'organiser un débat de fond. Nous devons convertir Cochabamba en un événement qui donne le coup d'envoi d'une large mobilisation. Et qui puisse avoir un impact très fort sur le prochain sommet de l'ONU sur le climat, en décembre au Mexique», reconnaît Juan Pablo Ramos.

Une relation ambiguë

«Vu l'échec politique du sommet de Copenhague, une rencontre internationale hautement visible peut injecter une nouvelle énergie dans la diplomatie internationale. Dans ce contexte, mettre en avant les peuples du monde, c'est plus que bienvenu, et cela contraste avec ce qui s'est passé au Danemark», commente volontiers l'Uruguayen Eduardo Gudynas, chercheur et économiste au Centre latino-américain d'écologie sociale (CLAES) à Montevideo.
«Pourtant, la convocation et l'organisation de la conférence est en mains de l'Etat bolivien. L'ouverture vers la société civile n'est donc pas totalement claire, pas plus que les mécanismes qui garantissent la pluralité et l'indépendance des discussions. Or ce n'est pas le moindre des détails pour les organisations de la société civile, souvent écartées des déclarations finales, qui restent invariablement du ressort des gouvernements», prévient le chercheur.
Qui met le doigt sur la contradiction: les organisations sont elles-mêmes divisées. «Certaines estiment qu'elles doivent apporter un appui inconditionnel à Evo Morales, et au processus politique qu'il incarne. D'autres au contraire ont envie de garder leur indépendance vis-à-vis des Etats, et veulent la garantie que leurs propositions seront prises en compte lors de la rédaction de la déclaration finale. C'est le fond du problème des relations entre société civile et monde politique. On retrouve cette tension dans la crise du Forum social mondial, que certains jugent trop aligné sur les politiques des gouvernements de gauche d'Amérique du Sud alors que d'autres voudraient encore plus approfondir ces liens.» I
Note : 1 A l'invitation de la Coordination climat et justice sociale, l'ouverture de la conférence sera projetée en direct et sur grand écran (espagnol et anglais), ce soir dès 19 h au centre culturel Tierra Incognita, à Genève (6, rue Charles-Humbert).
En savoir plus: cmpcc.org

BERNARD PERRIN, coopér-acteur E-CHANGER en Bolivie, collaborateur de Le Courrier   

 


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Diviser par deux les émissions de CO2

   Bernard Perrin (E-CHANGER)   

Dans sa convocation «aux peuples du monde», Evo Morales propose en premier lieu d'analyser les causes structurelles du changement climatique. Et de développer des propositions et des actions pour les contrer.
Les objectifs de la conférence de Cochabamba sont multiples. En première ligne, celui d'organiser un référendum mondial des peuples sur le réchauffement climatique, que certains ambitionnent d'organiser en octobre déjà. Mais aussi de rédiger un plan d'action pour l'établissement d'un Tribunal de justice climatique chargé de juger «le capitalisme, grand prédateur de la nature».
Le sommet de Cochabamba doit aussi arriver à un accord sur de nouveaux engagements post-Kyoto, à négocier ensuite dans le cadre des Nations Unies et en premier lieu lors de la prochaine conférence de Mexico sur le climat, au mois de décembre. Il s'agira de proposer une réduction de 50% des émissions de gaz à effet de serre, la seule mesure qui puisse permettre de lutter efficacement contre le réchauffement climatique.
Parmi les autres priorités de l'agenda de Cochabamba: la fameuse dette climatique. «Au lieu de discuter de la dette des pays en développement soumis au chantage et aux conditions de l'impérialisme, l'heure est venue de débattre de la dette climatique que doivent aujourd'hui payer les pays industrialisés, qui ont provoqué la faim et la pauvreté dans le monde, et la disparition de la vie», assène Evo Morales. BPN


«Vivre bien» plutôt que vivre mieux?

   Bernard Perrin, Benito Perez    

Les propositions de la Bolivie pour affronter le changement climatique et protéger la Pachamama, la «Terre Mère», ont retenu l'attention du monde. Les discours d'Evo Morales dans les forums internationaux ont même forgé une nouvelle conscience écologiste, ou l'ont tout au moins renforcée. L'ONU a d'ailleurs consacré le président bolivien «défenseur de la Terre Mère» et déclaré le 22 avril, sur proposition du président indigène, Journée mondiale de la Pachamama. C'est l'une des bases de l'Etat plurinational de Bolivie, et l'un des piliers de sa nouvelle Constitution: la recherche permanente d'une harmonie avec la nature afin de «vivre bien» plutôt que de vivre mieux, dans une course effrénée à la surconsommation des ressources naturelles. Le nouveau texte fondamental conditionne, en théorie du moins, l'exploitation et l'industrialisation des ressources naturelles à la préservation de la nature et à l'équilibre écologique, dans une économie «socialiste communautaire».
Pourtant, en Bolivie comme ailleurs en Amérique du Sud, les politiques peinent à sortir du modèle «extractiviste» de matières premières. «En Bolivie, on défriche encore 300 000 hectares de forêt par an», illustre l'économiste bolivien Stanislaw Czaplicki.
La même incohérence existe au niveau des hydrocarbures, dont la Bolivie a fait un des piliers de son développement. «Sa politique énergétique est conventionnelle, elle vise à augmenter l'exploitation d'hydrocarbures et propose de construire des centrales à charbon», relève l'économiste uruguayen Eduardo Gudynas. Au moment même où l'entreprise étatique d'hydrocarbures YPFB négocie la formation d'entreprises mixtes avec Gazprom et Total pour lancer de nouvelles explorations pétrolières dans dix régions du pays, plusieurs organisations demandent aux gouvernements sud-américains de profiter de Cochabamba pour définir ensemble une politique de défense de l'Amazonie. Un développement durable qui, outre l'extraction non durable des ressources, bannirait également les cultures d'agrocarburants et d'OGM, symboles de cette «culture de la mort». «Des franges toujours plus importantes de la société bolivienne dénoncent l'impact social et environnemental de la politique gouvernementales», souligne M. Gudynas. Pour l'activiste espagnole Esther Vivas, La Paz n'a d'autre choix que d'intégrer réellement la demande des peuples autochtones, à contrôler leurs ressources et à jouir de leur droit au «vivre bien». «Cela introduit un nouveau type de relation entre l'humanité et la nature, essentiel pour affronter le changement climatique et la marchandisation de la vie et de la planète», précise-t-elle .
Cochabamba deviendra-t-elle dès lors aussi l'épicentre des revendications des populations indigènes? Une marche de protestation des peuples autochtones de l'Amazonie bolivienne, qui se sentent marginalisés par le premier gouvernement «indigène» du pays, a été approuvée récemment lors de la rencontre nationale de la CIDOB, la Confédération des peuples indigènes de l'Orient bolivien.
Signe de l'incapacité actuelle d'Evo Morales à affronter les contradictions de sa politique économique, le président a déclaré craindre «que l'impérialisme n'utilise les populations indigènes pour saboter le sommet de Cochabamba». Pourtant dans la foulée, le CONAMAQ, une organisation indigène qui fait partie de la coalition qui appuie l'actuel gouvernement, a annoncé la création d'une nouvelle table ronde à Cochabamba. «L'Etat veut éviter toute discussion sur le thème des impacts socio-environnementaux des politiques actuelles. Mais nous introduirons cette thématique coûte que coûte», a commenté le mallku (chef spirituel) Rafael Quispe. BPN
Note : Collaboration: BPZ


CONTRADICTION CONTINENTALE

   Bernard Perrin 

La Bolivie n'est pas le seul pays progressiste d'Amérique latine à souffrir de la contradiction entre développement et environnement. Loin s'en faut: «Le Brésil de Lula a délivré un discours volontariste à Copenhague, mais le programme national prévoit la construction de barrages géants en Amazonie et de centrales à charbon et repousse constamment la frontière agroindustrielle au détriment de la forêt», détaille l'économiste uruguayen Eduardo Gudynas. Un constat qui peut être élargi au Venezuela, à l'Equateur et à d'autres.
«Même si cela nous coûte, il n'est pas cohérent d'exiger des autres ce que l'on est pas prêt à assumer nous-mêmes. L'humanité, au-delà des discours prophétiques et des dénonciations, a besoin d'actes concrets démontrant qu'il est possible de changer le système. Sinon, les déclarations de Cochabamba resteront lettres mortes, comme celles de Copenhague», estime Jubenal Quispe, chercheur à l'Université Complutense de Madrid.
Le mois dernier, réunie en Congrès, la Coordination andine des organisations indigènes (CAOI) a appelé l'ensemble des peuples d'Amérique latine à construire une alternative aux politiques extractivistes qui dominent toujours le continent. «Le modèle économique transnational et les propositions en faveur de la vie des peuples indigènes sont deux pensées qui s'opposent. Une se focalise sur l'extraction et l'accumulation démesurées et l'autre a pour impulsion le vivre bien», stipule la déclaration finale.
Mais toutes les organisations de la société civile ne sont pas aussi exigeantes. «Certaines se focalisent sur les pays industrialisés et riches du Nord, et sur leurs discours hypocrites, laissant au second plan des limites des politiques des pays du Sud en matière d'environnement, les considérant comme inévitables pour sortir du sous-développement. D'autres estiment qu'il est indispensable que les gouvernements comme celui d'Evo Morales suivent une politique cohérente. Et que des gouvernements de gauche se doivent d'être encore plus engagés en faveur de la défense du climat», résume Eduardo Gudynas.
BPN


Edwin Alvarado

  

Edwin Alvarado est responsable de la communication à la Ligue de défense de l'environnement (LIDEMA), importante organisation écologiste de Bolivie.
Evo Morales propose la création d'une cour internationale de justice climatique. Qu'en pensez-vous?
Cette proposition a été initialement développée par les mouvements sociaux et les organisations environnementalistes, pour exercer une pression sur les gouvernements afin qu'ils remplissent leurs obligations, telles que la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais pour qu'un tel tribunal international soit accepté, il faut d'abord un consensus au sein des Nations Unies. C'est essentiel à sa réussite. Sinon, ce tribunal ne sera qu'une plate-forme discursive sans force contraignante. Ce pourrait être un tribunal des mouvements sociaux du monde entier, avec une force morale certaine, mais pas plus.
En Bolivie, on souligne souvent que les émissions de gaz à effet de serre dans le monde sont inégalement réparties. On met donc au banc des accusés les pays industrialisés...
La Bolivie n'émet que 0,027% de la pollution atmosphérique. Dans ce contexte, certains estiment qu'une cour de justice climatique devrait en premier lieu effectivement juger les pays industrialisés du Nord.
Vous ne semblez pas partager cet avis...
Il faut prendre en compte qu'en Bolivie 75% des émissions sont causées par un changement dans la nature de l'utilisation des terres: exploitation forestière, déforestation, agriculture sur brûlis, incendies... Cette problématique doit être traitée, notamment par cet éventuel Tribunal. Le message? Nous avons tous une part de responsabilité, pas seulement certains pays. PROPOS RECUEILLIS PAR BPN


«C'est le capitalisme qui meurt ou la terre qui disparaît»

   Bernard Perrin  

«Nous autres activistes des différents mouvements sociaux caractérisons le moment actuel par la prépotence des Etats-Unis, de l'Union européenne et des transnationales exprimés à Copenhague, qui ne font rien pour arrêter la montée des températures sur la planète», lit-on dans la convocation. Un signe que le sommet de Cochabamba s'annonce écologiste mais aussi anticapitaliste. «Au XXe siècle, l'humanité a lutté pour les droits de l'homme. Au XXIe siècle, elle luttera pour les droits de la nature. C'est le capitalisme qui meurt, ou c'est la Terre Mère qui disparaît», affirme d'ailleurs volontiers Evo Morales. Pour Esther Vivas, activiste et écrivaine espagnole, «le sommet de Copenhague a montré que le système capitaliste est incapable de donner une réponse crédible à un problème qu'il a lui-même créé. Le capitalisme vert apporte une série de solutions technologiques comme le nucléaire, la captation de carbone et les agrocarburants, qui toutes ont des impacts sociaux et environnementaux considérables et ne servent en définitive qu'à masquer les causes structurelles qui ont conduit à cette crise.»
A ses yeux, l'anticapitalisme et la lutte pour la justice climatique sont donc deux combats étroitement liés: «Toute perspective de rupture de l'actuel modèle économique qui ne prendrait pas en compte la centralité de la crise écologique est vouée à l'échec.»
Ce que Jubenal Quispe, doctorant de l'Université de Madrid, exprime d'une autre manière: «Quel genre de traitement nécessite notre planète malade? Peut-on simplement augmenter la dose d'anesthésiant, sous forme de technologies prétendûment propres, tout en continuant à la maltraiter, à l'intoxiquer? Ou devons-nous libérer la planète de cette thérapie de choc qu'est le système capitaliste mondial, le consumérisme excessif?» BPN